Dans toute entreprise, la fonction achats repose sur une distinction fondamentale que beaucoup de dirigeants sous-estiment : celle entre les achats directs, directement liés à la production, et les achats indirects, qui soutiennent le fonctionnement quotidien sans entrer dans la chaîne de valeur principale. Comprendre cette différence est la première étape pour bâtir une organisation des achats cohérente, capable de maîtriser les coûts et de sécuriser les approvisionnements.
Ce qu’il faut retenir
- La distinction entre achats directs, essentiels à la production, et achats indirects, nécessaires au fonctionnement, est cruciale pour la performance économique d’une entreprise.
- Les achats directs exigent une gestion rigoureuse axée sur la continuité de la chaîne logistique, tandis que les achats indirects, souvent fragmentés, constituent un gisement d’économies sous-exploité.
- Une organisation performante nécessite une spécialisation des compétences, les acheteurs directs se concentrant sur les procédés industriels et les acheteurs indirects sur la gestion des relations métiers.
- La matrice de Kraljic et la catégorisation des dépenses permettent de hiérarchiser les priorités selon l’impact financier et le risque d’approvisionnement.
- L’utilisation d’outils de type ‘procure to pay’ est indispensable pour centraliser les données, automatiser les processus et obtenir une visibilité réelle sur les dépenses.
- La lutte contre les achats sauvages repose sur une politique d’achats centralisée, la simplification des processus internes et la pédagogie auprès des directions opérationnelles.
Différences fondamentales entre ressources directes et prestations indirectes
Impact des matières premières et composants sur la chaîne de production
Les achats directs désignent l’ensemble des dépenses liées aux matières premières, aux composants et aux semi-finis qui entrent physiquement dans le processus de fabrication d’un produit fini. Ces ressources sont au cœur de la supply chain : toute rupture d’approvisionnement se traduit immédiatement par un arrêt de la production et, par ricochet, par une perte de chiffre d’affaires. C’est pourquoi les entreprises les considèrent historiquement comme les dépenses les plus critiques, nécessitant une gestion rigoureuse des fournisseurs et une négociation commerciale serrée sur les volumes, les délais et la qualité.
Dans ce contexte, les acheteurs spécialisés sur les achats directs développent une connaissance approfondie des marchés de matières premières, des cycles de production et des contraintes logistiques. Leur rôle consiste à garantir la continuité de l’approvisionnement tout en optimisant les coûts d’acquisition, en jouant sur les leviers de la consolidation des volumes ou de la diversification des sources.
Rôle des services et fournitures dans le fonctionnement quotidien
À l’opposé, les achats indirects regroupent tout ce qui permet à l’entreprise de fonctionner sans pour autant entrer dans le produit fini. Cette catégorie est particulièrement hétérogène : services informatiques, prestations de conseil, maintenance et réparations, fournitures de bureau, personnel intérimaire, support technique ou encore frais de déplacement. Ces dépenses sont souvent réparties entre plusieurs départements, ce qui crée une fragmentation naturelle et une visibilité limitée sur leur montant réel.
Contrairement aux achats directs, les services indirects sont fréquemment définis individuellement par chaque direction opérationnelle, générant une multiplication des contrats et des négociations éparpillées. Ce morcellement explique pourquoi les achats indirects sont souvent sous-estimés dans les organisations, alors qu’ils représentent une part significative des dépenses totales et constituent un gisement d’économies considérable.
Structure et gestion stratégique des équipes d’acheteurs

Spécialisation des compétences selon les types de dépenses
Face à ces deux univers très différents, une organisation achats performante repose sur la spécialisation des équipes. Les acheteurs en charge des flux directs possèdent des compétences techniques pointues sur les matériaux, les procédés industriels et la gestion des risques fournisseurs. Ils travaillent en lien étroit avec les équipes de production et de qualité, et leur performance se mesure à l’aune de la continuité des approvisionnements et de la maîtrise des coûts de revient.
Les acheteurs spécialisés sur les achats indirects, eux, doivent faire preuve de flexibilité, de capacité d’écoute et de patience pour engager les parties prenantes internes. Ces qualités sont essentielles car, dans ce domaine, le succès d’une démarche achats dépend largement de l’adhésion des directions métiers. La gestion des catégories constitue ici un outil structurant : en regroupant les dépenses par famille homogène, l’acheteur acquiert une vision consolidée qui lui permet d’identifier les opportunités de rationalisation et de consolider les relations avec un nombre réduit de fournisseurs stratégiques.
Pour segmenter efficacement le portefeuille de dépenses et hiérarchiser les priorités, de nombreuses organisations s’appuient sur la matrice de Kraljic, qui classe les achats selon deux axes : l’impact sur le résultat de l’entreprise et le risque lié à l’approvisionnement. Cette grille distingue quatre classes de dépenses (routine, levier, goulot d’étranglement et stratégique) permettant d’orienter les ressources et l’attention là où elles génèrent le plus de valeur.

Mise en place d’une politique globale sous la conduite de la direction
L’élaboration d’une politique achats cohérente est du ressort du directeur achats, qui doit arbitrer entre la centralisation nécessaire à la maîtrise des coûts et la décentralisation indispensable à la réactivité opérationnelle. Cette politique définit les règles de délégation, les seuils d’engagement, les processus de validation et les critères de sélection des fournisseurs. Elle s’applique à l’ensemble des catégories de dépenses, directes comme indirectes, et constitue le socle sur lequel repose la performance achat globale de l’entreprise.
La direction joue un rôle déterminant dans la légitimation de la fonction achats auprès des autres directions. Sans soutien hiérarchique fort, les initiatives de rationalisation des achats indirects se heurtent inévitablement à des résistances internes, chaque département tendant à protéger son autonomie de dépenses.
Optimisation des processus et maîtrise des flux financiers
Gestion des données et déploiement des outils procure to pay
La gestion des données est au cœur de toute démarche d’optimisation des achats. Pour piloter efficacement les dépenses, il est indispensable de disposer d’une visibilité claire par catégorie, par fournisseur et par département. Cette analyse des dépenses permet d’identifier les chevauchements de contrats, les opportunités de consolidation et les fournisseurs avec lesquels il est pertinent de nouer des relations fournisseurs durables et préférentielles.
Le déploiement d’une solution procure to pay (couvrant l’ensemble du processus depuis la demande d’achat jusqu’au paiement du fournisseur) est un levier majeur de structuration. Ces outils centralisent les informations, automatisent les workflows de validation et produisent des données fiables pour le pilotage. Ils contribuent également à réduire les délais de traitement et à améliorer la qualité des relations avec les fournisseurs, en fluidifiant les échanges d’informations.

Canalisation des achats sauvages pour préserver la marge brute
L’un des défis majeurs des organisations qui cherchent à structurer leur stratégie achats est la lutte contre les achats sauvages, c’est-à-dire les dépenses réalisées en dehors des canaux et des contrats validés par la direction achats. Ces achats hors processus sont particulièrement fréquents dans le domaine des services indirects, où chaque responsable opérationnel peut être tenté de faire appel directement à un prestataire sans passer par la procédure officielle.
Les conséquences de ces dérives sont multiples :
- perte de pouvoir de négociation face aux fournisseurs ;
- multiplication des contrats sans cohérence tarifaire ;
- risques juridiques et financiers liés à l’absence de validation ;
- impact négatif direct sur la marge brute de l’entreprise.
Pour canaliser ces achats sauvages, les organisations les plus avancées misent sur la pédagogie interne, la simplification des processus d’achat et la mise en place de catalogues de référencement qui rendent la voie officielle plus simple et plus attractive que les achats hors cadre. La gestion de la demande constitue également un levier puissant : en remettant en question les besoins exprimés en amont, l’acheteur peut parfois réduire le volume global des dépenses, bien avant même d’engager une négociation avec les fournisseurs.
En définitive, distinguer et organiser séparément les achats directs et les achats indirects n’est pas une simple question de nomenclature comptable : c’est une décision structurante qui conditionne l’efficacité de la fonction achats, la qualité des relations fournisseurs et la capacité de l’entreprise à préserver ses marges dans un environnement de coûts croissants.

















